mardi 1 juillet 2008

laurence manesse-cesarini, textes...

Cri et Peinture (2004)
… On se souvient d’abord du célèbre Cri d’Edvard Munch, trop célèbre… On songe aussi à l’Innocent X de Bacon, mais s’agissait-il vraiment d’un cri ?… On cherche encore ce que la peinture a fait du cri au cours de ces deux derniers siècles, et au vu de la pauvreté des souvenirs on finit par admettre que “cri et peinture” ne se pensent peut-être pas en termes de représentation comme mimesis.

Un cri est d’abord une vibration, un déchirement sonore, sonorité d’un sentiment qui se déborde et auquel les mots ne suffisent plus. « …il lui faut cet acte par lequel l’homme se délivre d’une pulsion affective qui vient d’une source plus instinctive, moins analysable que la pensée, et qui échappe à la logique du langage articulé : crier. ». Irruption violente, exhumée du fond de l’âme, site de tout sentiment, c’est le moment où la pensée, le langage, se distillent et se perdent dans la fulgurance du cri. Hémorragiques, la colère, la peur, l’angoisse, la douleur, la souffrance, dans un débordement, se crient.

Ce débordement, ce moment d’impuissance, d’anéantissement de la pensée, où elle semble se figer, s’immobiliser pour laisser jaillir le cri, la peinture le fixe en marge de la forme, à la limite de l’informe, là même où elle est encore représentation : le Cri de Munch n’est que déformation, l’Innocent X de Bacon n’est qu’explosion, Guernica de Picasso n’est que déchirure.

Ainsi, le cri appelle à quelque chose comme une esthétique de l’informe. Cette esthétique Kant, le Kant de la troisième Critique, l’a repensée, précisée avec le sentiment du sublime : « …tandis qu’il s’agit de l’absence de forme qui est sans doute le propre de ce que nous avons appelé sublime… ». Cependant, le sentiment sublime a pour étape finale, non pas l’arrêt de toute pensée, mais bien plutôt la révélation de la grandeur de la raison, l’ouverture au suprasensible. Or le cri est un arrêt de la pensée, une saturation, saturation d’un sentiment par un trop plein d’affect. Et puisque sans sentiment pas de pensée possible, alors, le cri est aussi la manifestation sonore de la pensée qui se fige, se bloque, se perd. Dans le sentiment sublime, si l’imagination défaille, s’épuisant dans une impossible présentation, la raison triomphe et offre l’instant sublime. Nul cri ne se fera entendre ici.

Pourtant, ce plaisir négatif qu’est le sentiment sublime, aura besoin de ce moment de défaillance, dans le conflit, d’anéantissement de l’imagination. Et si l’impuissance de l’imagination est un signe de la toute-puissance de la raison, le cri est le signe de la saturation d’un affect et de l’impuissance de la pensée immergée dans cet affect.

Il faut regarder les exemples que choisit Kant pour décrire les moments favorables au sentiment sublime, exemples qu’il aura prélevé dans le spectacle que nous offre la nature :

« Le surplomb audacieux de rochers menaçants, des nuées orageuses s’amoncelant dans le ciel et s’avançant parcourues d’éclairs et de fracas, des volcans dans toute leur violence destructrice, des ouragans semant la désolation, l’océan sans limites soulevé en tempête, la chute vertigineuse d’un fleuve puissant, etc. réduisent notre faculté de résistance à une petitesse insignifiante comparée à leur force. Mais leur spectacle n’en devient que plus attirant à la seule condition que nous soyons en sécurité ; et c’est volontiers que nous appelons sublimes ces phénomènes, car ils élèvent les forces de l’âme au delà de leur niveau habituel et nous font découvrir en nous une faculté de résistance d’une tout autre sorte qui nous donne le courage de nous mesurer à l’apparente toute-puissance de la nature ». Et c’est quand cette “seule condition”, l’absence de menace directe, n’est pas remplie, qu’alors le sentiment de peur face à cette nature déchaînée, violente et menaçante, informe, engendrera sûrement un cri…

Peut-on alors penser quelque chose comme un sentiment du sublime manqué, avorté ? Qu’en serait-il en peinture ? Ne faudrait-il pas aller revoir, dans cette perspective, les expressionnistes abstraits américains ? Rothko, Pollock…

Souvenir d’une visite, celle de la rétrospective de Rothko, exposition du Musée d’Art Moderne de Paris en 1999 et cette terrible dernière période dite des “tableaux sombres”, dont Sean Scully dira : « Les rectangles figures ne semblent plus osciller de concert comme dans les peintures antérieures, mais se tenir seuls, planant vers le bord de la peinture… », et d’ajouter « Les peintures deviennent plus directives, contrôlant l’espace qu’elles occupent. Et ainsi, de manière décisive, l’endroit même où nous devons nous tenir pour percevoir et ressentir chaque œuvre. Les contraintes imposées par ces dernières peintures sombres sont un miroir psychologique de l’esprit de Rothko à cette époque : perturbé, sur la défensive ». Par analogie on peut dire du cri qu’il s’impose, envahit l’espace sonore de celui qui l’entend, envahit l’âme de celui qui le crie. A la manière du cri, des dernières toiles de Rothko s’imposent au spectateur, l’aspire et le fige un moment. Elles ne montrent pas un cri, elles sont un cri. Et si en fin de carrière, en fin de vie, Rothko abandonne « l’étroite bande de respiration qui entourait ses peintures, tenant ses acteurs sur scène. », il suspend aussi la respiration du spectateur entrant dans cette salle. « Dans Sans titre (1969-1970) l’équilibre entre austérité et sensualité est rompu en faveur de l’austérité, et le jeu théâtral, qui véhicule l’espoir, est remplacé par la désolation d’une seule ligne d’horizon glissant d’un bord à l’autre de la peinture. Rothko n’était plus capable de supporter plus longtemps la tension dramatique entre espoir et tragédie […] L’œuvre de Rothko prit fin avec son suicide en 1970. ». Si le cri est une déchirure sonore, ces tableaux noirs sont comme une déchirure de la vue sans l’éblouir, qui sur-prend le regard pour lui offrir ce gouffre.

Ses dernières toiles résonnent dans la mémoire à la manière d’un cri, sobre et sombre, d’une sonorité venue des tréfonds, lourde et silencieuse, sans couleur. Le cri, cette saturation qui impose sa vibration violente et imprévisible, qui fige un présent dans l’instant de cette sonorité résonante, comme le Sans titre de 69, est un équilibre qui se brise. Comme la peinture nous prend, le tableau glisse en nous ce déséquilibre, ce chancellement de la pensée qui s’absente, c’est un cri sans un bruit. Au sortir de l’exposition cette dernière série de tableaux sombres reste présente sous la forme d’un sentiment étrange, presque un malaise, mal être, mal identifié. La fin de l’œuvre de Rothko est sans aucun doute un cri, un terrible cri que la peinture aura rendu visible, sans couleurs criardes, sans forme, presque sans matière, insaisissable, indescriptible. La vibration du cri s’est faite ici visuelle, à la limite de l’in-forme, entre noir et noir, entre matière et matière, où la lumière accroche avec peine et vous laisse l’œil noué.

A sa manière, d’une autre manière, Pollock aura crié. D’une tout autre manière, Van gogh, Egon Schiele, et tant d’autres auront crié…. La peinture, quand elle se fait entendre, est un cri, de vie, de mort, de révolte, d’angoisse, de haine… comme un sentiment de liberté toujours manqué et toujours renouvelé, qu’il faudra bien maintenir dans le cadre.

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